Comment une analyse de sketchs humoristiques s’est transformée en manuel pour récréer 1984

“Expiatoire”, “liberticide”, “délation”, “plus loin que 1984 et Le meilleur des mondes réunis”, “absolument terrifiantes”… C’est en ces termes que Stéphane Edouard décrit, dans sa vidéo Youtube du 19 mars 2019, intitulée “Mobilisons-nous pour partager ce rapport alarmant”, le rapport publié le 17 janvier 2019 par le Haut conseil à l’égalité (HCE) et intitulé “1er état des lieux du sexisme en France”.

Que contient donc ce rapport qui inquiète autant Stéphane Edouard ?

Contresens total

Il semblerait d’abord que Stéphane Edouard n’ait pas lu le rapport, ou qu’il n’a absolument rien compris de ce qu’il a lu, au vu du nombre de contresens qui s’enchaînent dans sa vidéo.

Il commence par nous indiquer (3:54) que ce rapport fera jurisprudence. Ne saurait-il pas faire la différence entre un rapport d’un comité consultatif et la décision d’une cour de justice ? Rappelons le rôle du Haut conseil à l’égalité : instance consultative indépendante, il a pour mission d’assurer la concertation avec la société civile, d’animer le débat public et de contribuer à l’évaluation des politiques publiques. Il produit pour cela rapports, avis et recommandations. Il n’a donc ni le pouvoir d’écrire la loi, comme le Parlement, ni celui de l’interpréter, comme les différentes juridictions.

Il feint de croire (11:00) que souligner une discrimination des femmes dans les arts, la culture et le marketing revient à dire que les femmes seraient absentes de ces milieux-là. Une lecture rapide du rapport lui aurait pourtant indiqué que les auteures du rapport visent les stéréotypes présents dans les œuvres produites par les artistes et les publicitaires.

Un peu plus tard (21:11), il semble confondre le rieur et celui qui fait rire. Après avoir lu ce qu’indique le rapport sur la réaction des femmes aux blagues sexistes, Stéphane Edouard mentionne le pourcentage d’hommes parmi les plus gros vendeurs de places de spectacles comiques. Qu’est-ce que ce chiffre est censé prouver ? S’il voulait remettre en cause l’affirmation du rapport, ne vaudrait-il pas mieux se renseigner sur le pourcentage de femmes parmi les acheteurs de billets ?

Après avoir souligné ces contresens, passons maintenant à la forme…

Comment s’adresser aux femmes

Notons d’abord que Stéphane appelle toutes les auteurs du rapport, ainsi que la ministre qui en est destinataire, par leur prénom uniquement, suivi d’un sonore “Ta gueule” pour la ministre, ce qui est en soi révélateur car c’est justement une des attitudes paternalistes dénoncées dans le rapport.

Leur aspect physique est mentionné de nombreuses fois :

  • “meufs, boudins, filles” (8:00) : pour rappel, une fille, c’est une enfant, pas une adulte comme les quatre auteures du rapport.
  • “on n’a pas envie de les baiser, quoique la nouvelle est un peu moins moche” (24:59)
  • les hommes politiques apprécieraient de voir arriver dans les hémicycles des “femmes féminines, distinguées, apprêtées” (12:55) : c’est apparemment tout ce que les femmes peuvent apporter au débat politique.

Enfin, Stéphane Edouard, contrairement aux auteures du rapport, nie que ce choix de vocabulaire ait une quelconque influence sur la légitimité des personnes dont il parle (10:00). On peut se demander pourquoi il le fait alors.

Il semble même penser qu’admettre que les comportements des autres puissent avoir une influence sur le psychisme et les actions d’un individu (en l’occurrence, les femmes), reviendrait à considérer les femmes comme des mineures perpétuelles. A 18 ans, le cerveau du mineur devenu adulte s’arrêterait soudain de percevoir les stimuli extérieurs et fonctionnerait en mode « roue libre » ? Hypothèse pour le moins surprenante de la part de quelqu’un qui se dit sociologue et spécialiste des relations entre hommes et femmes. Si le comportement des autres n’a aucune influence sur nous, pourquoi donc aller s’intéresser à ce sujet ?

Évoquons enfin rapidement la fascination de Stéphane Edouard pour la pénétration :

  • “tu nous la glisse en douce” (38:40)
  • “enculade” (39:00)
  • “faire mettre par derrière” (39:20)

… expressions à chaque fois utilisées pour souligner à quel point ce rapport serait une atteinte aux droits de l’homme les plus élémentaires.

Mais contrairement à ce que vous pourriez croire, Stéphane Edouard affirme pourtant régulièrement n’être ni misogyne, ni homophobe. Il ne fait que distribuer des gifles de réalisme.

Et le réalisme ici semble bien être que, selon Stéphane Edouard, la pénétration est un acte salissant et humiliant pour celui qui est pénétré.

De l’importance des données

Des données insuffisantes…

Stéphane Edouard semble penser (7:38) que seules deux alternatives sont possibles :

  • Soit les données sont suffisantes pour en tirer des conclusions, et il est donc parfaitement inutile de chercher à en récupérer d’autres, via une enquête dédiée par exemple.
  • Soit l’étude n’est pas sérieuse et bonne à jeter à la poubelle.

D’après Stéphane Edouard, il faudrait donc renoncer à étudier un sujet dès lors qu’on n’a pas l’intégralité des données qui seraient nécessaires à une analyse approfondie.

Cette assertion ne semble pas s’appliquer aux expériences en psychologie qu’il cite régulièrement, qui ne peuvent être très conclusives, au vu de la taille des effectifs, du mode de sélection, du type d’interaction étudié très restreint par rapport à toutes les interactions entre individus dans la vie quotidienne.

Un exemple récent : sa vidéo du 19 août 2018 intitulée “Belle mais noires : ces stars qui choisissent des blanches”.

Une seule étude, sur un seul site web de rencontre, dans un seul pays et dans seulement quatre villes… mais peu importe, cette étude mérite d’être citée, contrairement aux conclusions des auteures qui ont pourtant fait l’effort d’aller chercher et croiser beaucoup d’informations:

  • Intégration de nouvelles questions dans le baromètre d’opinion annuel de la DRESS sur la santé, la protection sociale et les inégalités,
  • Exploitation des données collectées sur les injures par l’ONDRP et peu utilisées jusque-là,
  • Intégration de questions dans l’étude annuelle du CREDOC “Conditions de vie et aspirations”
  • Enquête de victimation “Cadre de vie et sécurité” de l’INSEE et l’ONDRP, et statistiques sur les infractions du ministère de l’Intérieur, qui n’intègrent des données précises sur le sexe de l’auteur ou de la victime qu’à l’instigation du HCE.
  • Réalisation par elles-mêmes d’une étude sur le sexisme dans différentes publications humoristiques, dont les résultats et la méthodologie sont détaillés en fin de rapport.

… qui quand elles existent ne plaisent pas à Stéphane Edouard

Quand les auteures du rapport ont pu récupérer des données, celles-ci n’ont pas l’heur de plaire à Stéphane Edouard qui se permet de contester ces chiffres par un seul éclat de rire, sans fournir d’argument.

Par exemple, Stéphane Edouard ne croit pas du tout (17:00) au pourcentage affiché de femmes victimes de harcèlement sexiste ou d’agression sexuelle au cours de leur vie (toutes). Je n’ai pas retrouvé de mention de ce chiffre dans le rapport du HCE, qui n’en manque pourtant pas. J’imagine que la source est l’avis du même HCE sur le harcèlement sexiste et les violences sexuelles dans les transports en commun, publié en avril 2015. Le chiffre ne concernerait donc que les utilisatrices des transports en commun terrestres. L’avis ne donne pas de détails sur la manière dont a été obtenu ce chiffre. Quoi qu’il en soit, Stéphane Edouard ne juge pas bon non plus de préciser pourquoi il n’y croit pas.

Par la suite, il mélange les questions et semble voir des contradictions entre le fait que:

  • Toutes les femmes auraient été victimes une fois dans leur vie de harcèlement sexiste ou d’agression sexuelle.
  • Une sur deux (en fait 40% dans le rapport) ont été dernièrement victimes d’injustice ou d’humiliation en raison de leur sexe.
  • Une sur vingt ont été victimes d’injure sexiste dans l’année écoulée.

Je ne vois pas en quoi ces données sont contradictoires, une injure est bien une forme d’injustice ou d’humiliation, mais on peut être victime d’injustice ou d’humiliation sans pour autant avoir été injurié.

Le seul point qui me laisse perplexe est le chiffre de 90% de femmes (85% dans le rapport) qui pensent que les femmes subissent des injustices ou des humiliations spécialement parce qu’elles sont des femmes, un peu plus bas que le 100% de victimes de harcèlement sexiste ou d’agression sexuelle. A moins que les 10% restantes pensent qu’elles auraient aussi eu droit à une main aux fesses dans le métro si elles avaient été des hommes ?

Stéphane Edouard semble aussi douter que les coupables soient à 90% des hommes (13:30) et s’émerveille que les auteures du rapport concèdent que certaines femmes puissent être coupables aussi. Mais ces chiffres ne sortent pas du chapeau des dames du HCE, ce sont les chiffres du ministère de l’Intérieur, plus précisément issus de la Base des victimes et des mis en causes. Quoi qu’en pense Stéphane Edouard, les mis en cause dans des actes sexistes (viol, agressions sexuelles, menace, harcèlement…) sont très majoritairement des hommes, et les victimes très majoritairement des femmes.

Signalons-lui enfin que les “violences symboliques, affectives et économiques” ne sont pas encore un délit, probablement faute de pouvoir définir en quoi consisteraient ces violences symboliques, affectives et économiques que les femmes infligeraient aux hommes. Le harcèlement par conjoint s’en rapprocherait peut-être, et fait bien partie des actes sexistes répertoriés. Malheureusement, là aussi, les victimes sont très majoritairement des femmes.

Peut-être cet écart est-il dû à une difficulté de la part des hommes à porter plainte, mais Stéphane Edouard rejette catégoriquement les recommandations du HCE visant à faciliter le dépôt de plainte et à suivre l’évolution de la plainte dans le système policier et judiciaire.

Des clichés éculés et une réticence à l’analyse de classe…

Rappelons que Stéphane Edouard est doté d’un diplôme d’ingénieur, d’un DEA de sociologie de Sciences Po et d’une première expérience professionnelle au sein d’un institut de sondage… ce qui laisserait penser qu’il a des compétences certaines en la matière. Cela ne l’empêche pas d’accumulé les clichés éculés :

  • “plateformes en mer, sortir les poubelles, construire les maisons,…” voici une liste de professions pénibles que les hommes font massivement (sous-entend-il par dévouement pour leur famille alors que ces dames préfèrent les bureaux cosy du marketing et de la communication ?) Rappelons que le métier d’aide-soignante (on voit rarement le terme aide-soignant) est massivement féminin et pas particulièrement glamour.
  • puisque Stéphane Edouard ne croit pas que les femmes peuvent aussi s’engager dans des activités à risque, donnons-lui un exemple d’activité à risque pratiquée très majoritairement par des femmes, ayant de lourds impacts tant sur leur santé physique et psychique que sur leur espérance de vie : la prostitution.
  • l’ordre social actuel serait hérité d’une sélection naturelle depuis la préhistoire (26:00) : on retrouve l’argument réitéré maintes fois par les adeptes de la psychologie évolutionniste. Peu importe qu’on n’ait pas de traces de hiérarchie entre hommes et femmes avant le néolithique.

Stéphane Edouard fait preuve aussi d’une réticence à analyser la société via l’étude des interactions entre les classes sociales, assez surprenante pour quelqu’un qui rappelle régulièrement sa formation, notamment par son surnom de “sociologue à lunettes”.

Ainsi, il indique ne pas comprendre ce passage du rapport, extrait de la synthèse initiale “S’il peut arriver que des hommes fassent, dans certaines situations, l’objet de rejet, voire de discrimination en raison de leur sexe, ces situations ne sont pas fondées sur idéologie de l’infériorité notoire et généralisée des hommes par rapport aux femmes” (14:15). Il se moque des auteures en feignant de les considérer comme sexistes et semble incapable d’une analyse de la société au travers du concept de classes sociales et de hiérarchie entre classes. Pour quelqu’un qui se veut sociologue, c’est quand même gonflé. Stéphane Edouard semble ne penser la société que comme une agglomération d’individus, sans tenter de créer des catégories pour mieux en comprendre le fonctionnement, ce qui est pourtant la base pour un  scientifique, classer les phénomènes pour mieux les comprendre.

Une réinterprétation complète des recommandations

Finissons la revue de cette vidéo par la liste des recommandations sélectionnées par Stéphane Edouard, qui font l’objet d’une réinterprétation complète (à partir de 29:30):

  • Recommandation 2 : “Construire, en miroir de l’enquête de victimation, une première enquête sur le niveau d’adhésion au sexisme” (extrait du rapport) : Stéphane Edouard manifestement ne sait pas ce qu’est l’enquête de victimation Cadre de Vie et Sécurité, qui existe pourtant depuis 2007, et croit que c’est une nouvelle demande d’enquête à financer. On comprend mieux maintenant pourquoi il se moque des chiffres présentés dans le rapport, il n’a manifestement pas jugé bon de jeter un coup d’œil à la note de bas de page indiquant la source.
  • Toujours à propos de la recommandation 2, Stéphane Edouard indique que l’enquête sur le niveau d’adhésion au sexisme viserait à “contrôler, mesurer, enquêter et sanctionner” des citoyens pris au hasard en raison “de délits sexistes qu'[ils auraient] peut-être commis inconsciemment”. Il est curieux que quelqu’un ayant travaillé pour un institut de sondage soit aussi peu au fait des règles de fonctionnement d’une enquête d’opinion, et en particulier du respect de l’anonymat.
  • Recommandation 3 : “travailler au rapprochement des données entre les ministères de la Justice et de l’Intérieur, afin de pouvoir suivre le traitement des manifestations du sexisme tout au long de la chaîne judiciaire” (extrait du rapport). Sous la plume de Stéphane Edouard, cette recommandation s’est transformée en une transmission des données (qu’il pense bien évidemment nominatives) recueillies lors des enquêtes d’opinion afin que ceux qui auraient avoué avoir commis des délits sexistes inconscients soit sanctionnés.
  • Recommandation 4 : “rendre publiques et accessibles les données officielles relatives au sexisme et ses manifestations (prévalence, dénonciation, condamnation)” (extrait du rapport). Stéphane Edouard feint de croire que tous les actes de sexisme identifiés (via les enquêtes d’opinion sus-mentionnées ?) feront l’objet d’une communication par voie de presse, alors qu’il est bien évident, et la lecture du passage du rapport d’où est issue cette recommandation le montre bien, qu’il s’agit ici de mieux recenser et diffuser des statistiques (anonymes) sur les délits et crimes sexistes. Au vu du scepticisme affiché par Stéphane Edouard devant les chiffres présentés dans ce rapport, une meilleure communication sur la réalité des actes sexistes paraît de toute façon judicieuse.
  • Recommandation 21 : “assumer publiquement que le fait de recourir à la loi et aux contraintes est une manière de lutter contre le sexisme. Prévoir pour toute obligation non remplie une sanction et donc mentionner la procédure de contrôle” (extrait du rapport). Cette recommandation se trouve transformée en une demande de “vérification de l’application des recommandations du rapport ici présent” et de “sanctionner les contrevenants”. Je ne vois pas en quoi cette recommandation peut être interprétée ainsi, étant donné qu’elle fait suite à un rappel de l’utilisation de la loi, historiquement pour maintenir l’infériorisation des femmes, puis inversement par la suite pour permettre l’égal accès des femmes à la vie politique, sociale et économique. Il s’agit bien ici de souligner qu’une loi garantissant un salaire égal entre hommes et femmes par exemple n’a d’utilité que si son application est contrôlée.

Conclusion

En conclusion, contrairement à ce que dit Stéphane Edouard, et bien que cette vidéo n’ait pas été publiée le 1er avril, ceci est bien une blague. Le rapport publié par le HCE n’a rien d’orwellien et vous pouvez dormir sur vos deux oreilles. Vos petites défaillances avouées sans vous en douter à un institut de sondage ne vous conduiront pas à l’opprobre public et au bagne.

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